Billetterie : vers un modèle proche des compagnies aériennes

Sur­book­ing, mod­u­la­tions tar­i­faires, places dégrif­fées…
La dématéri­al­i­sa­tion de la bil­let­terie per­me­t­tra dans un proche avenir une ges­tion opti­misée des tar­ifs et des ventes. Échange autour des per­spec­tives nou­velles qui s’offrent aux salles et fes­ti­vals.

La Scène : À quelles évo­lu­tions les pro­fes­sion­nels ont-ils été con­fron­tés ?
Daniel Colling : Avec l’arrivée du spec­ta­cle de masse dans les années 1980 (Zéniths, Palais des Sports…), il a bien fal­lu trou­ver le moyen de dif­fuser les bil­lets auprès du pub­lic d’une manière pra­tique et acces­si­ble. Pour faire sim­ple, nous cher­chions des «pas-de-porte». Autre­fois, les pro­duc­teurs de spec­ta­cles tiraient leurs bil­lets chez un imprimeur, puis l’informatisation a per­mis d’éditer des bil­lets chez les dif­fuseurs comme la FNAC. Env­i­ron 20% des bil­lets émis sont désor­mais dématéri­al­isés, c’est-à-dire le dou­ble d’il y a dix-huit mois, lorsque le Prodiss a lancé son étude sur la bil­let­terie dématéri­al­isée. Il s’agit essen­tielle­ment de «print at home» (imprimé à domi­cile, NDLR), le bil­let sur télé­phone mobile est encore peu dévelop­pé. Avec la dématéri­al­i­sa­tion, tout le monde peut ven­dre des bil­lets, les opéra­teurs de télé­phonie mobile comme les pro­duc­teurs de spec­ta­cles, qui avaient con­fié les bil­lets depuis vingt ans à des inter­mé­di­aires. Ces derniers ne sont que des prestataires, au même titre qu’un éclairag­iste ou un sonorisa­teur, car ils n’achètent pas les bil­lets aux pro­duc­teurs.

La Scène : À qui appar­tient alors la bil­let­terie ?
Daniel Colling : Qu’il y ait ou non un prestataire qui édite les bil­lets, c’est bien le pro­duc­teur qui en est respon­s­able, comme le lui con­fère sa licence n°3 d’entrepreneur du spec­ta­cle. Juridique­ment, un bil­let est un con­trat entre le pro­duc­teur et le spec­ta­teur. Aujourd’hui, la bil­let­terie peut devenir une sous-activ­ité rentable pour les pro­duc­teurs, en évi­tant les négo­ci­a­tions de ris­tournes et le partage de la marge béné­fi­ci­aire. Beau­coup de dif­fuseurs ont déjà cette activ­ité en région. L’arrêté du 7 octo­bre 2007 autorise et encadre la dématéri­al­i­sa­tion du bil­let. C’est pourquoi nous avons entamé cette étude, qui dresse un état des lieux à l’étranger, mais aus­si dans les domaines des trans­ports ou du sport. .

La Scène : Que pré­conise cette étude ?
Daniel Colling : La con­clu­sion de cette étude est de choisir une norme pour la bil­let­terie, car l’accès aux salles et aux fes­ti­vals ne peut se faire qu’avec un sys­tème de con­trôle, pas avec trois ou qua­tre. Un peu comme pour embar­quer dans un avion : que le bil­let ait été émis par une agence ou qu’il soit imprimé à la mai­son, il n’y a qu’un sys­tème de con­trôle pour toutes les com­pag­nies. Cette norme sera imposée par les pro­duc­teurs de spec­ta­cles aux prestataires, quels que soient leurs sys­tèmes logi­ciels. Et l’on sait qu’il n’y a aucune incom­pat­i­bil­ité. Nous allons nous jeter à l’eau afin de choisir une norme avant la fin de l’année, même si nous sommes bien cons-cients que les tech­nolo­gies évolu­ent sans cesse, et les normes avec. Mais nous nous inter­dis­ons de choisir un prestataire, c’est à chaque pro­duc­teur de le faire, puisqu’il émet le bil­let.

La Scène : L’enjeu en est surtout l’accès aux bases de don­nées clients issues de la bil­let­terie…
Daniel Colling : À par­tir de la norme établie, nous pré­conis­erons un logi­ciel de lec­ture des bil­lets afin d’effectuer les con­trôles à l’entrée des salles. D’où la ques­tion des fichiers qui recensent les adress­es, des ren­seigne­ments sur les spec­ta­teurs. Si pour beau­coup de salles, comme les Zéniths, les coor­don­nées des spec­ta­teurs ou leur typolo­gie les intéressent peu, ce n’est pas le cas des pro­duc­teurs, car un spec­ta­teur est aus­si un client. La prospec­tion client et la com­préhen­sion de notre marché sont facil­itées par l’informatique et les ban­ques de don­nées.

La Scène : Ces avancées tech­nologiques per­me­t­tront-elles de nou­velles pos­si­bil­ités de ges­tion : mod­u­la­tion des prix, sur­book­ing ?
Daniel Colling : Surtout, d’un point de vue lég­is­latif, les prix vont se libér­er. Dans cinq ans, il faut s’attendre – et ne pas s’en éton­ner – à ce que les spec­ta­teurs dans une même salle de con­cert n’aient pas payé le même prix. Comme en hôtel­lerie ou pour les com­pag­nies aéri­ennes, une réser­va­tion plusieurs mois à l’avance coûtera moins cher, puis les prix varieront en fonc­tion du rem­plis­sage, ils pour­ront baiss­er à la dernière minute si les con­certs ne sont pas com­plets.

La Scène : Le sur­book­ing sera-t-il plus aisé ?
Daniel Colling : En tant que salle, nous sommes soumis à des normes de sécu­rité : le Zénith de Paris ne peut pas, par exem­ple, accueil­lir plus de 3 334 per­son­nes. Jusqu’à présent, les pro­duc­teurs ne vendaient pas plus de bil­lets que la capac­ité max­i­male de la salle. Mais il y a tou­jours entre 3 et 6% de gens qui ne vien­nent pas au con­cert. Le sys­tème infor­ma­tisé de con­trôle de bil­let­terie en temps réel dans les salles va per­me­t­tre de com­penser ces défec­tions, en procé­dant à de la vente directe de bil­lets au début du con­cert. On pour­rait aus­si envis­ager du sur­book­ing, en mis­ant sur 3% de gens qui ne vien­dront pas, afin de ven­dre 3% de bil­lets de plus. Si seule­ment 2% du pub­lic ne vient pas, il fau­dra pro­pos­er – comme dans les aéro­ports – une com­pen­sa­tion aux clients qui ne peu­vent pas entr­er dans la salle.

La Scène : Le Prodiss envis­age-t-il de lancer son pro­pre réseau de vente de bil­let­terie ?
Daniel Colling : Non, mais nous allons réfléchir à un por­tail. Le pub­lic iden­ti­fie l’artiste, la salle, mais pas le pro­duc­teur. Un por­tail pour­rait réu­nir tous les spec­ta­cles de tous nos adhérents et rediriger l’utilisateur sur la vente de bil­let­terie qui cor­re­spond à chaque con­cert. Cela per­me­t­trait, en out­re, d’alimenter finan­cière­ment notre syn­di­cat. Mais ce pro­jet n’est encore qu’au stade de la réflex­ion.

La Scène : La fin du prix unique et la pra­tique du sur­book­ing seront-elles faciles à faire admet­tre au pub­lic ?
Daniel Colling : Je crois que c’est une ques­tion de temps. Les généra­tions se renou­vel­lent vite, les 18–25 ans vont vite s’y faire, c’est aus­si une ques­tion de cul­ture.
Daniel Colling est notam­ment prési­dent du Cen­tre nation­al des var­iétés de la chan­son et du jazz (CNV) et directeur du Zénith de Paris et du Print­emps de Bourges.

Pro­pos recueil­lis par Nico­las Dambre
pour le mag­a­zine La Scène.
Paru­tion sep­tem­bre 2008 (n°50).

Source : © La Scène. Tous droits réservés.

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